Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 93 du 11 avril 1996 - p. 14
Un inédit de Jehan Rictus (1867-1933)
« L’indépendance se paye avec du sang »

Poète des pauvres gens, militant anarchiste devenu camelot du Roi, Jehan Rictus, que Léon Blois appelait "le dernier écrivain catholique", est un homme selon notre coeur.

C’est dire combien nous a réjouis la découverte d’une lettre privée et inédite que l’auteur des "Soliloques du pauvre" écrivait à un ami en 1925. Il avait cinquante-huit ans. Et le texte a des accents d’une trop brûlante actualité pour que nous n’en fassions pas profiter nos lecteurs.

Il n’y a pas de progrès moral dans l’espèce humaine s’il y a des progrès matériels indiscutables.

Les progrès matériels sont à double tranchant et se retournent contre l’espèce (par exemple les avions).

L’homme est identique à lui-même à travers l’espace et le temps. Il n’a pas changé. Il a les mêmes passions et violences qu’aux âges quaternaires, mais accrus encore, si c’est possible, par le grouillement et l’augmentation de la population du globe. Ce qui mène le monde, c’est le ventre et le bas-ventre. Il faut manger avant tout. Le développement de l’automobile nécessite des mines de fer et des sources de pétrole. Voilà les Anglais prêts à se battre avec les Turcs pour s’assurer des sources pétrolifères de Mossoul. Et cela ne finira jamais. C’est la Loi de dévoration qui mène les espèces... On ne peut changer les lois fondamentales de la vie qui sont la lutte et le combat. On la retrouve dans les forêts, cette loi, dans les champs de blé, dans l’organisme humain (combats de cellules) et, dans la nature, toutes les espèces sont armées pour l’attaque et la défense.

Il est stupide de nier cela. Ce sont des faits contre lesquels aucune "société des nations" ne pourra rien.

Il y a un vieil adage qui dit "Qui terre a, guerre a". Combien exact ! C’est magnifique dans sa brièveté.

J’ai pas mal voyagé et je me suis rendu compte de la différence de point de vue qui sépare les Français des autres peuples. Le Français, dans sa candeur, se dit et se répète : "J’occupe une des terres les plus belles et les plus fécondes de la planète. En travaillant, j’élève ma famille, je me procure du bon vin, du bon pain, de beaux fruits. Et le reste... Qu’on me laisse travailler et prospérer en paix. Je n’en veux pas aux autres peuples, moi ! J’ai assez prouvé, en me mettant en République, que je ne voulais plus de guerre, plus de conquête. Je suis content de ce que j’ai. En 1914, par le recul de dix kilomètres, l’ai-je assez montré que je ne veux plus de guerre ? J’ai presque, autant dire, renoncé à l’Alsace-Lorraine. Je voulais la paix, la paix à tout prix. Et voilà qu’on m’a fait la guerre ? Je ne comprends plus puisque moi je ne veux que la paix."

Pas une minute le Français ne se doute de la convoitise furieuse des autres peuples. Plus nombreux, plus proliférants et moins favorisés du point de vue du climat et de la fécondité des terres.

Ah vaches ! disent les autres peuples... Vous êtes contents, et nous, nous ne le sommes pas. Nous voulons bouffer, avec nos chiées de mômes, et vous allez voir ce que vous allez prendre !...

Alors, que faire ? Subir l’assaut ou le prévenir ? Se laisser égorger comme des moutons ? Lâcher la Champagne et le reste, reculer jusqu’à Toulouse ? Ou plus loin encore ?

Jamais un pacifiste n’a eu le courage de me répondre. Il n’y a pas d’autre problème : ou se défendre ou se laisser égorger et dépouiller.

Je le regrette mais c’est ainsi. Il y a encore une vieille loi que j’ai vu confirmer en Corse par l’histoire de ce pays : "L’indépendance se paie avec du sang."

Pour qu’on ne nous attaque pas, il faut être fort. C’est le seul moyen d’être tranquille.

Jehan Rictus
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