Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 12 du 3 septembre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Michelle Clément-Mainard poitevine
par Anne Bernet

Il suffit, à chaque rentrée littéraire, de contempler les vitrines des librairies pour se convaincre d’une évidence : de plus en plus de gens se hasardent dans la carrière littéraire, s’essaient au roman historique ; le résultat, à 99 %, est effroyable. En ce domaine, les bonnes surprises sont rares, très rares et elles ne retiennent pas toujours l’attention d’un public amateur de facilité. Aussi le succès de Michelle Clément-Mainard, amplement mérité, est-il la preuve qu’en matière de goût la partie n’est pas perdue. La qualité peut encore parfois s’imposer.

Pourtant, peu d’écrivains actuels méritent autant cette belle qualification de "régionaliste" que des imbéciles se sont longtemps acharnés à tourner en dérision. Ses livres, toujours, s’enracinent au plus profond du Poitou, y puisent leur parfum, leur force, leur accent. Ce que la romancière a choisi de raconter, c’est l’histoire d’un peuple rural, en des périodes charnières. Il émane de ces pages une telle véracité, une telle humanité, qu’on ne les oublie plus.

Combien d’années ces livres ont-ils mûri dans l’esprit de l’écrivain ? Tout le temps d’une carrière d’institutrice. En prenant sa retraite, Michelle Clément-Mainard eut enfin le temps de prendre la plume, de donner vie aux personnages qui l’avaient habitée des années durant. Elle risqua l’envoi d’un manuscrit à un éditeur parisien ; parcours habituellement riche en déconvenues. Ce fut l’approbation, la reconnaissance de son talent ; le rêve devint réalité.

Fidèle aux idées du Poitou "bleu"

Les Deux-Sèvres sont un département aux visages contrastés : limite de la Vendée militaire, pays d’Henri de La Rochejaquelein d’un côté ; terre protestante de l’autre, remâchant la révocation de l’Edit de Nantes et les dragonnades, vite acquise à la République. C’est de ce Poitou bleu qu’est Michelle Clément-Mainard.

Bleue, républicaine, elle l’est, et elle l’affirme ; elle croit à cette bonne république pétrie de vertus laïques et de patriotisme des hussards noirs de Jules Ferry. Pour avoir enseigné en Vendée, elle sait pourtant quel visage y prit, voilà deux siècles, le nouveau régime. Ce visage-là, elle le déteste, elle le renie. Mais, vouloir lui prouver que la Terreur, la haine et la division sont l’essence même du fait républicain serait vain ; Michelle Clément-Mainard est de ces gens fidèles à leurs idées et à leur parti. Ils sont devenus si rares qu’il faut les admirer, seraient-ils de l’autre bord... Elle est d’ailleurs, et c’est une preuve de sa grande intelligence, totalement dénuée de sectarisme. Elle qui s’enflamme pour les idéaux, dévoyés, de 89 confessera franchement sa sympathie pour Bonchamps...

Une France libérée de la guerre civile

Michelle Clément-Mainard est de ces gens qui vous donnent la nostalgie de ce que pourrait être une France enfin libérée des ferments de guerre civile qui ont dressé une moitié des Français contre l’autre...

Aussi, tout on déplorant ses choix, et ceux de ses héros, ne peut-on, les connaissant, s’empêcher de les apprécier. Ainsi en est-il de Jean Lotte ou de Michel Jamonneau dont les aventures, les tourments, les rêves et les espoirs finissent par rejoindre ceux de tous les hommes de bonne volonté.

Constatation d’autant plus émouvante si l’on sait que Lotte et Jamonneau, bien loin d’être de pures créations littéraires, ont vraiment existé. Leurs descendants racontèrent leurs histoires à Michelle Clément-Mainard ; elle les écrivit.

La vie à Augé

Jamonneau vécut à Augé au XVIIe siècle. Ses parents y étaient meuniers, et la famille était nombreuse. Les jours difficiles, souvent... Michel recourait aux expédients habituels : le braconnage, et, obligatoire tentation des garçons de l’ouest, le faux-saulnage.

La vie serait cependant vivable à Augé pour Jamonneau, ami du jeune seigneur qui n’hésite pas à frayer avec un paysan, ne serait-ce le curé.

Des images de prêtres caricaturales

Une certaine littérature anticléricale a popularisé, au siècle dernier, des images de prêtres caricaturales, si outrées qu’elles se discréditaient toutes seules. On voudrait que le curé d’Augé, en cette année 1687, soit de cette espèce, inventé de toutes pièces. Par malheur, il n’en est rien. L’abbé Bruslon, les pièces le prouvent, fut de ces clercs qui déshonorèrent leur état et le catholicisme. Fanatique qui fit de la violence et des dragons des moyens de conversion, qui encouragea la soldatesque à piller, violer et torturer, prétendument au nom de Dieu ; capable de faire déterrer et traîner sur la claie le cadavre d’un huguenot mort depuis trois mois et qu’il soupçonnait d’être un faux converti.

Disons-le tout de suite : la romancière ne généralise pas ce cas extrême. L’horrible Bruslon n’est, dans "La grande rivière" que le repoussoir obligé qui met en valeur et justifie Michel Jamonneau.

C’est pour ne plus être témoin de telles barbaries, qui lui donnent honte d’être catholique et du côté des persécuteurs, que Michel osera s’embarquer pour la Nouvelle-France. La liberté qu’il recherche au Canada est celle qui hante tous les personnages de Michelle Clément-Mainard, sagement obstinés à refuser tous les totalitarismes, tout ce qui rabaisse la dignité humaine.

Jean Lotte, protagoniste des Sabots de la liberté et de L’empreinte des sabots, en donnera aussi la preuve.

Construire son bonheur en Poitou

Misérable à la veille de la Révolution, la famille Lotte a pourtant déjà trouvé toute seule la meilleure clef de l’ascension sociale et de l’émancipation : l’instruction.

En un temps où apprendre à lire et écrire apparaissent habituellement à la paysannerie comme une perte de temps et un luxe inutile, Jean s’acharne à étudier. Mais c’est à l’école de la vie qu’il achèvera de former son jugement et de faire ses choix. Jean Lotte, bercé de son idéal républicain, s’imagine le voir incarné en Napoléon. Quand les conscrits de l’Empire désertent, lui veut s’engager.

La retraite de Russie lui ouvrira enfin les yeux. Alors, il n’aspirera plus qu’à revoir son Poitou et à y construire son bonheur, auprès de Marie qu’il a abandonnée pour courir après sa sanglante chimère.

Un style viril

Michelle Clément-Mainard est de ces femmes-écrivains trop rares qui possèdent un style viril, sans aucune mièvrerie. Les sentiments qu’elle peint sonnent juste, qu’il s’agisse de l’amour, de la jalousie, des engagements politiques, des folies de la jeunesse.

C’est pourquoi ses chroniques villageoises atteignent un tel degré d’humanité. Comme ses personnages féminins au caractère bien trempé - vaillantes, intelligentes, plus sages souvent que leurs hommes - les femmes, dans ces livres, font voler en éclats tous les clichés féministes. Jadis, les femmes qui le voulaient s’imposaient et peut-être plus facilement que dans la société moderne.

Il est loisible de n’être pas d’accord avec les choix de Michelle Clément-Mainard et de ses héros : ils n’en sont pas moins des personnages dignes d’estime.


Ed. Fayard et Livre de poche
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