Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 398 du 31 janvier 2007 - p. 12
Délateurs et officines
Qui veut tuer Radio Courtoisie ?

A l’heure où ce que Jean ferré appelait "les officines" se déchaînent contre Radio Courtoisie, il devient de plus en plus évident que la liberté d’expression recule en France, Aujourd’hui, Léon Bloy ne pourrait plus publier sa "Causerie sur quelques charognes", libelle dans lequel il attaquait avec une roborative férocité trois de ses contemporains : About, Vallès et Hugo. A coup sûr, l’éditeur du Pal serait poursuivi et condamné. Plus près de nous, feu Jean-Edern Hallier, auteur d’un brûlot contre Mitterrand, notait que « dans ce monde français, où tout s’écrit avec de l’eau de vaisselle, si (s)on texte peut paraître choquant, c’est que nous avons perdu l’habitude de la force du langage. »(1)

Il n’y a plus de liberté pour les vais polémistes, je veux dire ceux qui entendent faire de leur style une arme de combat. Et ce qui est vrai pour l’écrit se vérifie aussi pour le verbe. Serge de Beketch en a récemment fait l’expérience. Son crime remonte à novembre 2005. Les émeutes de banlieue connaissaient alors leur paroxysme, à tel point que l’état d’urgence fut décrété par le gouvernement.

Au micro de Radio Courtoisie, l’éditeur du Libre Journal s’était ému à son tour de la situation et se demanda, sur le ton persifleur qui lui est propre, si la méthode du "karscher" prôné par le ministre de l’Intérieur, était bien la bonne. Et de laisser entendre qu’à sa place, il utiliserait plutôt le... lance-flammes (!) Lorsqu’on réécoute cette émission du 9 novembre 2005, on perçoit bien qu’on a affaire là à un langage outrancier, certes, mais qui relève précisément de l’excès polémique à ne pas prendre au sens littéral. C’est d’autant plus perceptible qu’ensuite, l’animateur dauba sur les mamas en boubous qui, devant le commissariat de Bobigny et face aux caméras de télévision, se plaignaient avec véhémence d’être sans nouvelles de leur progéniture appréhendée par les forces de l’ordre alors qu’elle n’avait fait que mettre un peu le feu à quelques centaines de voitures.

Or, il a suffi qu’un délateur adresse un courrier électronique au C.S.A. pour que Radio Courtoisie soit saisie, quelques mois plus tard, d’une mise en demeure solennelle et publique.

Grâce à un reportage diffusé sur France-Culture(2) - on sait désormais comment les choses se passent de l’intérieur. L’émission, titrée « Que fait le CSA ? », y donnait notamment la parole à M. Didier Aaron, Chef du département Radios de cette institution publique. Lorsqu’il lui fut demandé de donner un exemple de plainte diligentée par le CSA, c’est tout naturellement à cette émission de Radio Courtoisie qu’il songea - et non, par exemple, aux dérives répétées d’autres radios qui, chaque soir, pratiquent, dans ses émissions destinées aux "ados", la pire pornographie radiophonique.

Comment fonctionne le CSA ? M. Aaron l’expliqua sans se faire prier : dès qu’une plainte est enregistrée, point n’est besoin de demander à l’opérateur concerné - dans le cas d’espèce, Radio Courtoisie - de fournir un enregistrement de l’émission litigieuse.

Le saviez-vous, chers contribuables ? Le CSA dispose de puissants ordinateurs munis d’un logiciel qui permet d’enregistrer et de conserver les programmes de 70 stations de radio archivées 24 heures sur 24 et 365 jours par an, et ce depuis septembre 2001. Sur un simple "clic" (la démonstration en fut donnée en direct), le CSA peut accéder directement à n’importe quelle séquence de n’importe quel programme, et la réécouter. Ainsi fut fait pour l’émission du dangereux Beketch. Et le service d’écoute radiophonique du CSA fut en mesure d’adresser, cinq jours plus tard, un rapport très précis au Conseil, relevant les noms des intervenants, la nature des propos suspects, ainsi que leur transcription rigoureuse, et le moment précis où ils furent prononcés. Dans ce cas-ci, il y eut trois passages condamnables, peut-on lire dans la « Note à l’intention du Conseil » : à 18h20, à 18h30 et à 18h45. Au sein du CSA, un groupe de travail, dirigé par M. Aaron, eut donc pour mission d’instruire la plainte afin de rédiger cette note qui fut examinée en séance plénière par les neuf sages de cette « instance de régulation du secteur audiovisuel français ». Régulons, régulons, et en toute impartialité, cela va de soi ! La garantie est imparable puisque les conseillers sont nommés exclusivement par le président de la République, le président du Sénat et le président de l’Assemblée nationale.

Détail mineur en l’occurrence : l’écoute de l’émission ne permit pas aux "régulateurs" de constater une évidence pourtant audible : les propos imputés à Beketch n’étaient pas tous tenus par lui et ni leurs verbatim ni l’ordre de diffusion ne correspondait aux affirmations du délateur.

Le directeur de Radio Courtoisie fut néanmoins invité à blâmer sur antenne les « propos outranciers sur le mode de la dérision » tenus par un des patrons d’émissions de la station. Nous en sommes là.

N’ayons pas peur des mots : il est clair que si l’outrance et la dérision sont désormais interdites aux polémistes, une part de ce que fut la liberté d’expression en France appartient résolument au passé. On dénigre souvent les Etats-Unis d’Amérique. Ces critiques sont certes fondées pour ce qui concerne la politique étrangère de cette grande nation. Mais force est de reconnaître que là-bas, la liberté d’expression est coulée dans le bronze de la Constitution - le fameux "freedom of speech" inclus dans le premier amendement. En sommes-nous au point où les Gaulois sont contraints d’observer avec envie ce qui se passe outre-Atlantique dans le domaine de la presse (écrite ou audiovisuelle) ? Poser la question, c’est y répondre. Et au train où ça va, je crains fort que les Béraud, les Brigneau et les Beketch de demain aient du souci à se faire !

Marc Laudelout

(1) Cité par Dominique Lacout et Christian Lançon dans "La mise à mort de Jean-Edern Hallier", Presses de la Renaissance, 2006, pp. 293-294.
(2) Emission sur les docks (« Que fait le CSA ? ») diffusée le 3 janvier 2007 sur France-Culture. Documentaire d’Irène Omelianenko et Guillaume Baldy.
Marc Laudelout est le fondateur et le directeur du Bulletin célinien
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