Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 285 du 8 février 2003 - p. 22
Théâtre
La guerre des deux Rose

Deux comédiens sensibles et, hélas, trop rares réunis pour interpréter une pièce simple, forte et parfaitement montée, quel moment de bonheur pour le spectateur !

David Rose (Bernard Le Coq) et son épouse Carolyn (Elisabeth Bourgine) se retrouvent dans la chambre du motel où ils vécurent, vingt ans plus tôt, leur nuit de noce.

David, tel un personnage de Rivarol « qui pour aimer ne cherche qu’une rose n’est sûrement qu’un papillon », se promet de fêter joyeusement cet anniversaire.

Carolyn, ayant sans doute éprouvé, comme Chamfort, que « l’amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d’une rose », est bien décidée à saisir l’occasion de ces noces de porcelaine pour briser la vaisselle ébréchée de leur union en annonçant sa détermination de divorcer.

Elle le dit et, très vite, c’est la guerre.

Une longue scène de ménage qui fait voler la poussière.

Les deux Rose, toutes épines dehors, se volent dans les pétales en un combat tantôt homérique, comme le proverbe grec « De l’épine pousse la rose et de la rose pousse de nouveau l’épine », tantôt gaulois, comme un aphorisme de Flaubert « Toujours la critique se mêle à l’éloge, le serpent aux fleurs, l’épine aux roses et la vérole au c... »

La belle-dame et son jardinier s’enguirlandent, s’effeuillent, se prennent à la collerette et, buvant le calice de la haine jusqu’à la lie, voient leur amour s’étioler, se faner et mourir dans un émouvant final qui est, bien sûr, le bouquet.

L’auteur, Lee Blessing, remarquablement servi par la subtile adaptation de M.-B. Spire, entraîne le spectateur dans les détours d’une nouvelle carte du Tendre, empruntant l’allée de l’Humour, passant le pont de la Nostalgie, sinuant autour du lac de Tristesse, pour basculer enfin dans le ravin de la Rupture mais en laissant toujours, bien au loin, hors la vue, les brumes du Marais de l’Ennui.

Car par la grâce d’une mise en scène au cordeau, l’artiste topiaire qu’est Daniel Delprat parvient à faire d’un sujet somme toute déjà vu (on songe à Qui a peur de Virginia Woolf ?) un moment de théâtre original et plein d’invention Ainsi, par la magie sans doute d’un éclairage parfaitement maîtrisé, le décor de la chambre, charmant au lever de rideau, devient-il plus mélancolique, puis triste, puis sinistre et enfin funèbre à mesure que le drame se noue.

Il y a une douzaine d’années, l’immense et minuscule Dany de Vito avait, en compagnie de Michael Douglas et Kathleen Turner, tiré de cette oeuvre un film d’un corrosif comique macabre.

Là, le ton est différent mais le résultat est à la hauteur de ce précédent.

Elisabeth Bourgine, inégalable rose noire de ce jardin, n’est certes pas étrangère à cette réussite : elle est éblouissante de beauté, d’élégance sobre et de lumineuse distinction.

Jérôme Brigadier

Théâtre Rive Gauche : 01 43 35 32 31.
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