Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 285 du 8 février 2003 - pp. 12 et 13
Vérités interdites
A qui profite le sentiment
d’insécurité routière ?

Ne mets ni tes enfants ni ta vie, ni quoi que ce soit d’autre à plus haut prix que la justice, au-dessus d’elle, afin de pouvoir, une fois arrivé chez Hadès, dire tout cela pour te défendre à ceux qui là-bas ont l’autorité.
PLATON, Criton 201b.

La campagne engagée par le gouvernement contre ce qu’il appelle l’insécurité routière est curieuse à plus d’un titre. D’abord, parce que les accidents n’ont pas augmenté de manière si dramatique qu’ils justifient un tel changement de ton, de présentation dans les médias, d’attitude des pouvoirs publics. On comprendrait tout ce ramdam si le nombre des accidents avait augmenté de manière très significative. Or il n’en est rien.

C’est, dira-t-on, que notre attitude collective a changé. Ce qui nous apparaissait comme une fatalité, comme malheureusement acceptable ou anecdotique serait donc devenu brusquement insupportable, scandaleux et inadmissible. Pourquoi pas ? Encore faudrait-il nous donner un début d’explication à ce changement ; or on ne nous le donne pas et nous sommes priés de nous contenter d’affirmations d’autant plus péremptoires qu’elles sont étayées par l’étalement complaisant de n’importe quel accident routier un peu grave à la une de tous les moyens d’information. C’est étrange.

Mais la chose va encore plus loin : la lutte contre l’insécurité routière est devenue une priorité de l’administration, du gouvernement, du président de la République lui-même. La grande ambition de la France pour ce quinquennat chiraquien, celle qui est le plus constamment affichée, rappelée, serinée et chantée sur tous les tons c’est de faire reculer l’insécurité routière. On peut douter que ce but suffise à galvaniser les énergies d’un pays, et, encore une fois, rien de rationnel ne semble justifier la priorité donnée si brusquement à cette cause. Faire baisser le nombre des accidents sur les routes est, certes, un objectif légitime pour un gouvernement. Il a pour y parvenir des instruments de prévention et de répression dont la législation et l’administration françaises ne sont pas avares. Une action résolue d’un gouvernement à peu près efficace devrait donc arriver dans ce domaine à un résultat probant sans qu’il soit besoin de recourir à une campagne politique et médiatique de l’ampleur de celle que nous constatons.

Il faut alors se demander si cette campagne alarmante dans sa présentation quotidienne, terrorisante au-delà du raisonnable par certains aspects de la répression judiciaire qu’elle permet, n’a pas d’autres buts que ceux qu’elle avoue. Eric Debavelaere a exposé, la décade dernière, un de ces buts cachés : masquer l’incurie de l’administration en matière d’entretien des infrastructures.

L’hôpital fait plus d’accidents mortels que la route

Il en est un autre, plus pervers encore : entretenir chez les Français un sentiment d’insécurité routière, ou même d’insécurité tout court.

On a vu récemment des condamnations de chauffards très surprenantes.

Ne citons que celle d’un motard surpris à 206 km/h dans le tunnel de Toulon qui, précise la police, était désert la nuit où cela s’est passé. Qu’on soit sans pitié avec un pareil chauffard, rien de plus normal. Mais qu’on lui inflige deux ans de prison ferme quand, en plein « grand espace judiciaire européen », le jeune Bilal qui, en Belgique, a tué un homme s’en tire avec... 120 heures de travaux d’intérêt général au motif qu’il n’avait que 13 ans au moment des faits et qu’il n’aurait pas vraiment eu l’intention de tuer sa victime en lui plantant une barre de fer dans l’oeil, voilà qui paraît plus difficile à justifier...

Nous en arriverons bientôt à la situation ubuesque où un assassin risquera plus pour l’excès de vitesse commis dans sa fuite que pour le forfait dont il se sera rendu coupable.

La campagne que nous subissons semble se dérouler suivant deux axes complémentaires : d’une part, elle entretient la peur de chacun en lui ressassant qu’il risque sa vie sur les routes où circulent tant de chauffards ; d’autre part, elle fait de quiconque circule un chauffard potentiel justiciable de toutes les rigueurs d’une loi chaque jour plus répressive.

Quel intérêt l’Etat y trouve-t-il ?

D’abord, il donne ainsi à peu de frais l’impression de faire quelque chose contre la délinquance. La délinquance routière est en effet plus facile à réprimer que les autres : permis à points, cartes grises, plaques minéralogiques, numéros de moteur et bientôt puces magnétiques permettant un repérage par satellite, il existe tout un arsenal prêt à l’emploi pour quadriller la route et traquer ses usagers sans trop d’efforts ni de frais.

Et puis, à l’inverse de la répression des délits contre les biens et les personnes dont les auteurs sont en général insolvables, cette traque rapporte : amendes et stages payants, qui sont en fait la pure et simple vente déguisée de points du permis de conduire, permettent quelques recettes de poche faciles.

Enfin, l’espace routier est bien plus facile à surveiller et à pacifier qu’une « zone de non-droit ».

On dira que les bilans ne sont pas comparables. Soit.

Que dire alors de l’absence de toute mesure de prévention et de sanction contre les maladies nosocomiales qui font plus de mort que les accidents de la route ? Selon une enquête réalisée en 2000-2001 sur seize hôpitaux volontaires de l’inter-région Paris-Nord, ces maladies contractées à l’hôpital lors d’une visite ou d’un soin sont responsables uniques, ou associées à une autre affection, de onze mille décès par an.

Un aide soignant qui ne se lave pas les mains entre deux malades est plus dangereux qu’un conducteur en état d’ivresse légère. Mais jamais aucun législateur n’a proposé de mettre des caméras dans les salles de soin et d’envoyer en prison un soignant pour manquement à l’hygiène.

Et puis, la répression routière est aisément médiatisée. Le cochon payant poursuivi par les scènes traumatisantes d’accidents qu’on lui met sans cesse sous les yeux lèche affectueusement la main qui le pressure. Et les rares réfractaires à cette propagande éhontée seront au moins sensibles à la peur du gendarme. C’est une sorte de rêve d’inspecteur du Trésor...

Enfin, l’intransigeance proclamée et répétée de l’Etat dans ce domaine permet de détourner l’attention des autres criminalités moins vigoureusement punies. Le motard de Toulon aura, par exemple, deux ans pour regretter de ne pas s’être appelé Roland Dumas...

La corruption est peu poursuivie dans les faits malgré les scandales à répétition et les promesses cent fois réitérées. Si Didier Schuller avait été privé de son permis de conduire, il prendrait le métro. Privé de son honneur, il peut parfaitement se présenter aux élections.

Un acte raciste antiblanc a toutes les chances d’échapper aux lois qui devraient le réprimer, et il suffit d’évoquer le raffut que provoque la perspective d’un séjour en prison pour José Bové pour mesurer l’indulgence dont bénéficient les auteurs de délits syndicaux ou communautaires.

Laissant prospérer ces criminalités ou ces comportements délictueux qui le servent par un côté ou par un autre, l’Etat doit donc compenser la fâcheuse impression que cela fait dans l’opinion. La facilité de la répression routière et le fait qu’elle rapporte de l’argent au lieu d’en coûter beaucoup la prédisposent à ce rôle de pudique paravent.

Enfin, il y a une dimension idéologique qu’il ne faut pas négliger. En 2000, les éditions Autrement publiaient un essai intitulé A tombeau ouvert, ouvrage collectif dirigé par Josée Landrieu et signé également par Raymond Depardon pour les photos, les témoignages recueillis et un entretien. Cet ouvrage porte en outre la griffe de la Sécurité routière et du ministère de l’équipement, des transports et du logement.

Le mao vert Lipietz trouve notre droit "implacable" !

Outre les témoignages poignants d’accidentés ou de chauffards, outre des articles qui ont toute leur place dans un tel ouvrage sur l’aménagement des routes ou une culture du risque qui inciterait certains à conduire dangereusement, on y trouve aussi des articles plus surprenants dans ce cadre, dont le moindre n’est pas celui d’Alain Lipietz sur L’Ecologie politique, remède à la crise du politique (p. 45-54), article sans rapport dans aucune de ses lignes avec la sécurité routière ou les accidents de la route.

La lecture de ce pensum publié, comme une propédeutique indispensable, en tête d’un ouvrage auquel il est en tout points étranger permet de comprendre un peu mieux les tenants et aboutissants de la campagne d’information et d’intimidation que nous subissons.

M. Lipietz cherche d’abord à y définir l’écologie politique, en l’éloignant de l’écologie : « L’écologie n’est-elle pas perçue comme un refus "baba-cool" de la politique comme du politique, une attention intime aux fleurs et aux oiseaux ? Nous allons d’abord rectifier cette image et redéfinir ce qu’est l’écologie comme politique, puis nous examinerons en quoi elle apporte une réponse à la crise du politique et de ses contenus, à la crise du politique et de ses formes. »

De proche en proche, avec la rhétorique bien connue des redresseurs de tort sociaux, M. Lipietz nous présente alors l’écologie politique comme une mise en cause radicale d’à peu près toutes les manières dont une société peut se penser elle-même, s’appréhender et agir sur les réalités qui la composent. A propos du droit, il en arrive à émettre cette assertion : « Dans le droit et son fonctionnement implacable, dans son caractère quelque peu sacralisé, n’y a-t-il pas le risque d’une perte de sens en profondeur ? » (p. 53).

Voilà qui nous explique aussi en partie l’ahurissante condamnation de notre motard toulonnais : un certain nombre de responsables politiques ne posent plus le droit comme un absolu justement sacralisé ; il est un instrument dans les mains d’apprentis sorciers de la politique qui semblent se croire autorisés à en faire un outil docile pour mener à bien leurs abracadabrants projets de transformation sociale. Or on sait la haine viscérale des écologistes de l’espèce de M. Lipietz contre l’automobile : le simple fait qu’il est possible de se déplacer comme l’on veut, où l’on veut, sans avoir de compte à rendre ou de réseau public à emprunter semble à ces nostalgiques du stalinisme, du trotskisme ou du maoïsme une aberration suspecte.

La conjonction de cette « écologie politique », de l’intérêt bien compris de l’Etat et d’un gouvernement tout de communication où seuls comptent effets d’annonce ou apparences explique sans doute la virulence de la campagne de terreur, et promet de beaux jours à l’entretien par les pouvoirs publics du sentiment d’insécurité routière.

Le S.du R.
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