Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 283 du 17 janvier 2003 - p. 15
Bon sens interdit
par Anne Merlin-Chazelas
Catastrophes écologiques :
Va-t-on se décider à décider ?

Il est normal que des pays nordiques ou montagneux maintiennent un matériel et un personnel important pour rétablir au plus vite la circulation en cas de neige et verglas. De même on peut comprendre que des régions tempérées, comme la côte méditerranéenne ou la Bretagne, ne soient pas, en permanence, équipées pour faire face à des tempêtes de neige.

Des questions se posent cependant :

La côte provençale a connu en deux ans trois chutes de neige qui ont paralysé la vie de la région. Ne peut-on tenir compte de ce qui est peut-être un changement climatique durable ?

Ne faut-il pas, au surplus, prendre en considération l’augmentation de la circulation automobile et les changements d’habitudes liés, par exemple, aux nouveaux horaires de travail ?

Il semble que l’importance des difficultés rencontrées ces dernières années impose plus de vigilance que naguère. Notre société n’est plus prête à admettre que des milliers d’automobilistes soient bloqués 7h sur le périphérique (janvier 1999) ou 20h au péage de Saint-Arnoult (janvier 2003). Et non faute de moyens. Mais parce qu’on a laissé s’engouffrer dans des sections déjà enneigées des camions (dont on pouvait prévoir qu’ils se mettraient "en portefeuille") et des automobiles dont on était assuré qu’elles resteraient bloquées derrière ces camions.

Il conviendrait peut-être de modifier le Code de la route en édictant une interdiction absolue de circuler sur autoroute ou voie rapide pour les poids-lourds dès que la chaussée commence à s’enneiger ou à verglacer, ce qui serait régulièrement signalé par panneaux lumineux, radio et CB (les chauffeurs étant responsables des conséquences d’un refus de se mettre à l’arrêt sur la première aire de repos). Il conviendrait aussi d’alerter les automobilistes avant chaque sortie, par radio et signaux lumineux.

Il serait indécent, cependant, de crier haro sur le baudet parce que ces phénomènes ont entraîné de graves inconvénients pour la population, quand on sait que des pays qui se prétendent beaucoup plus développés que la France et dont le climat est, sur une grande partie du territoire, plus froid et neigeux que le nôtre, subissent chaque année et souvent plusieurs fois dans l’année des conditions atmosphériques qui coupent toute circulation pendant plusieurs jours. Il en est ainsi, par exemple, sur une grande partie des Etats-Unis, où ces ennuis sont plutôt considérés comme une fatalité que comme la preuve d’une négligence coupable des autorités. C’est pourtant des Etats-Unis que nous vient, d’ordinaire, la manie de chercher un coupable pour tout malheur...

En revanche, en ce qui concerne les "marées noires", c’est surtout les moyens et la décision de les employer qui font défaut. Les nouvelles "précautions" font l’effet de coups d’épée dans l’eau : à quoi bon, en effet, interdire la navigation des navires-poubelles à moins de deux cents milles des côtes, quand le "Prestige" a coulé à beaucoup plus grande distance des côtes françaises et n’en a pas moins souillé celles-ci ? La mesure serait-elle efficace, qu’elle serait impossible à appliquer en Manche et dans la plus grande partie de la Méditerranée, faute d’espaces libres.

Le remorquage au large des navires endommagés a montré également son inefficacité et même sa nocivité, puisque le remorquage même accroît dans de grandes proportions le risque de voir le navire se briser et couler.

Les prétendus "barrages flottants" et autres chalutiers ramasseurs de fuel ont confirmé ce que l’on sait depuis l’ "Amoco Cadiz" et l’ "Erika" : ils ne servent à rien ou peu s’en faut.

Il semble en revanche que la destruction par le feu du fuel des navires en perdition ait fait ses preuves au Koweït. En tout cas pour le fuel léger.

Autre méthode appliquée depuis longtemps et efficace... contre les requins et là où l’océan n’est pas trop profond à proximité des côtes : les filets arrêtant tout ce qui se présente, à quelques centaines de mètres des côtes. Un pays comme le nôtre, qui n’est tout de même pas précisément pauvre, pourrait sans nul doute se doter de quelques centaines de kilomètres de ces filets (doublés d’un filet à mailles très fines ou d’une toile) - qui retiendraient les plus petites particules à l’écart des plages, des installations de pisciculture ou d’ostréiculture - ainsi que du matériel permettant de les mettre en place rapidement en cas d’alerte à la pollution.

Une mesure plus radicale consisterait à interdire purement et simplement le transport maritime de ce fuel lourd, en aidant les pays qui en produisent à le traiter sur place (par exemple en les transformant en matériaux pour les travaux publics, matériaux qui, eux, seraient inertes et ne pollueraient pas en cas de naufrage).

Aucune de ces mesures ne coûterait à notre pays aussi cher que le déversement de dizaines de milliers de tonnes de fuel lourd dans la mer. De même, l’immobilisation immédiate des poids-lourds et l’information des autres conducteurs coûterait infiniment moins cher que les pagailles que provoquent actuellement neige et verglas.

Oui, mais il faudrait décider...

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